Qui décide des réformes ?

Vendredi 9 mai 2008

« On avait dit au peuple que la Réforme amènerait la fin de tous ses maux; le peuple avait imposé la Réforme aux Lords et les maux étaient pires que jamais. »

(MAUROIS, Disraëli, 1927, p. 139)

Les réformes en cours et à venir ne sont pas une initiative française. Si nous les dénonçons comme la manifestation d’une politique de destruction du service public et d’ouverture au secteur privé, nous faisons erreur : leur raison d’être est d’imposer un modèle de société dont le seul critère est la performance économique. Pas celle du système scolaire, celle de chaque citoyen.

Le monde vu par l’OCDE

L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) fait parler d’elle chez les enseignants tous les trois ans, au moment de la publication des résultats de son enquête PISA (évaluation des compétences des élèves de 15 ans).

Mais elle publie aussi chaque année un rapport sur les systèmes éducatifs de ses pays membres : « Regards sur l’Éducation » (l’édition 2007 est librement téléchargeable - attention gros fichier (3,8 Mo)). Ce pavé, truffé de données statistiques, de graphiques, de comparatifs, d’analyses et de recommandations présente dans ces premières pages le point de vue adopté.

Extrait :

Encadré A1.1. L’indice de capital humain européen

Le lien entre l’investissement dans le capital humain et la performance économique semble évident, mais il est difficile à établir de manière empirique et cohérente. Pour mesurer le capital humain sous tous ses aspects, il faut tenir compte des compétences génériques et spécifiques des individus, de leur niveau de formation et de leurs pratiques en matière d’apprentissage en général et de développement professionnel en particulier.

[...]

[Comment faire] pour identifier le moyen le plus efficace de générer du capital humain : vaut-il mieux augmenter les budgets pour améliorer l’encadrement des enfants issus de l’immigration en milieu scolaire ou plutôt intensifier la formation des chômeurs ? Mesurer ces dimensions est d’autant plus compliqué que selon leur nature et leurs bénéficiaires, les investissements dans le capital humain génèrent un rendement variable et ont des effets d’une durée très différente.

Si l’on parvient à mieux quantifier le capital humain et ses effets, l’investissement dans le capital humain devrait constituer une variable plus pertinente des prises de décision en matière économique.

(« Regards sur l’éducation 2007 », OCDE, p.32)

Pour les impatients, les principaux points de cette étude concernant la France sont repris dans le document « Regards sur l’Éducation 2007 - Note de présentation : France ».

La contribution des think tanks

Si l’OCDE est une organisation intergouvernementale, elle n’hésite pas pour autant de puiser ses idées dans ces organisations privées que sont les think tanks. La rapport « Regards sur l’éducation 2007 » fait explicitement référence aux travaux du « Lisbon Council » (site internet en anglais) :

Le Lisbon Council, un groupe de réflexion indépendant situé à Bruxelles, vient de publier un modèle d’évaluation du capital humain qui permet de quantifier le capital humain à valeur économique en fonction de certaines variables et de leur évolution dans le temps.

(op. cit.)

Allons donc découvrir ce que ce « groupe indépendant » a d’idées sur l’éducation. La section de son site internet consacrée à l’éducation est plus modernement intitulée « Education and Skills » (« Éducation et Compétences »). On sera étonné d’y découvrir l’omniprésence, voir la présence quasi-exclusive, de l’expression « capital humain ».

J’invite à la lecture du document « L’innovation en marche : L’Indice du Capital Humain Européen », l’un des rares disponibles en français. Il est édifiant. N’espérez pas d’y trouver la moindre considération sur l’éducation en Europe.

Autre conseil de lecture : « Skills of the Future » (« Compétences de l’avenir », en anglais) et en particulier le résumé de la page 5. Je n’en dirai pas plus, la nausée me prend.

Un troisième document disponible sur ce site mérite attention : il s’agit de « Curriculum for the 21st Century » (« Programme pour le 21e siècle »), sponsorisé par Siemens (les machines à laver).

De l’influence de ces organisations sur les politiques nationales

Ces organisation contribuent-elles par leurs analyses aux politiques nationales ?

  • Le Centre d’analyse stratégique a publié en janvier 2007 une « note de veille » comportant un article intitulé « Comment peut-on évaluer le capital humain ? » (le Centre d’analyse stratégique « est un organisme directement rattaché au Premier ministre. Il a pour mission d’éclairer le Gouvernement dans la définition et la mise en œuvre de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale ou culturelle. ») ;
  • Le Ministère de l’éducation nationale a publié, dans « la revue de l’Inspection Générale » un article intitulé « Les spécificités du financement de l‘éducation en France » reprenant les conclusions des l’enquête de l’OCDE ;
  • L’Office fédéral de la statistique (Suisse) a publié en septembre 2006 un communiqué de presse reprenant les conclusions et la rhétorique de l’enquête OCDE 2006 :

    Aujourd’hui, un bon niveau de formation, ainsi que le développement et le renouvellement constant des connaissances et compétences tout au long de la vie, sont indispensables à la promotion de la croissance économique, tout comme de l’employabilité des personnes.

Conclusion

Nous ne nous battons pas aujourd’hui contre des mesures ponctuelles. Nous affrontons une philosophie, issue de ce qui jadis s’appelait « capitalisme » et hier « libéralisme », qui attribue à l’humanité - et par là-même à l’éducation - le seul objectif de la performance économique.


« Le marché du siècle : l’Education et la Formation » de F. Legrand

Dimanche 27 avril 2008

Document de 3 pages sur les grandes raisons derrière les réformes en cours et à venir.

Extrait :

Selon l’OCDE, les dépenses annuelles en faveur de l’enseignement de ses Etats membres s’élèvent à mille milliards de dollars. Quatre millions d’enseignants, 80 millions d’élèves et étudiants, 320 000 établissements scolaires (dont 5 000 universités et écoles supérieures de l’Union européenne) sont à présent dans la ligne de mire des marchands. Pour libérer ce marché, il faut que les Etats européens se désengagent de leurs responsabilités dans l’éducation et la formation.

« Le marché du siècle : l’Education et la Formation » de F. Legrand [pdf]